Entretien : Sandrine Dumas

Votre film s’appelle Nostos. Que signifie ce mot ?
A l’origine il portait un autre titre. NOSTOS a fait surface au cours du montage
et s’est peu à peu imposé, autant pour son sens que pour sa musicalité ! Comme dit un des personnages du film, « nostos » c’est le plaisir de rentrer chez soi, la joie qui fait mal, la racine de la nostalgie… Dans ce film, je me confronte à mon histoire grecque d’une façon plus intime que je ne l’imaginais. Ce titre correspond à ce qu’est le film aujourd’hui.

Une femme peintre, Thalia Flora-Karavia, se fait l’intermédiaire entre vous et la famille de votre mère. Pourquoi ce choix ?
Ce film est né par étapes, et s’est construit par strates. J’ai eu besoin de temps pour en admettre la dimension intime. C’est grâce à un tableau de Thalia que ma mère m’a parlé de son enfance. C’est en suivant la vie et l’oeuvre de Thalia que j’ai pu fouiller l’histoire de ma famille maternelle. Et combler mon chagrin d’enfant face à l’absence de ma mère. L’histoire de Thalia et l’histoire de ma quête familiale sont indissociables.

Votre mère, comme Thalia Flora-Karavia soixante ans plus tôt, est une grecque qui a vécu hors de son pays. Deux femmes, deux exils…
Après son mariage, ma mère a vécu en France et Thalia a grandi à Istanbul puis a vécu à Alexandrie. Pour elles, comme pour les grecs de la diaspora que j’ai rencontrés, la Grèce, la mère patrie, représente une source d’amour et de douleur intimement mêlés. C’est peut-être le propre de toute diaspora ! Il me semble que la nostalgie est ancrée chez les grecs depuis l’odyssée d’Ulysse vers Ithaque… Mon histoire familiale grecque est faite de manques et de silences. Est-ce l’exil qui génère le silence ?

Autour de la figure de Thalia, il y a ces vieilles dames formidables…
Au départ il y a les amies de ma mère. Ce sont les bonnes fées du film. Quand j’ai commencé à vouloir en apprendre plus sur Thalia, elles m’ont mise en contact avec des amies à elles qui avaient posé pour Thalia dans leur jeunesse. Beaucoup parmi elles avaient un lien avec Ithaque, connaissaient de nom ma grand-mère maternelle, ou étaient elles-mêmes de la famille de Nikos Karavia, le mari de Thalia. L’histoire se retissait tandis que moi je découvrais ma famille grecque…

Qu’a représenté la découverte de la peinture de Thalia Flora-Karavia pour vous ?
Une joie. Thalia est une artiste fertile et talentueuse. Sa peinture est libre et colorée, marquée par l’impressionnisme. On devine une réelle empathie envers ceux qu’elle dessine : les soldats pendant la guerre des Balkans de 1912 et les femmes qui deviendront au fil du temps ses modèles de prédilection. Dans l’Athènes des années cinquante, terriblement pauvre, Thalia gagne sa vie en exécutant des portraits de la bourgeoisie. Entre ces dessins d’hommes sur le front et ces jeunes filles sur fond de fleurs, elle nous fait traverser une histoire méconnue de la Grèce au XXème siècle. Comment une telle personnalité, qui a produit plus de deux mille oeuvres, a-t-elle pu tomber dans le silence et l’oubli ?

Alexandrie, Constantinople, Ithaque, autant de lieux mythiques de la
Méditerranée que vous traversez…

Ces villes avaient en commun une communauté grecque dynamique. Marcher dans les traces de Thalia a été l’occasion de découvrir combien le commerce, les arts et la culture circulaient différemment il y a à peine 80 ans. Je pense qu’il n’est pas inutile de le rappeler quand on voit la crise actuelle en Grèce et le mépris avec lequel on traite ce pays.

Vous êtes à l’écran et votre voix off nous accompagne dans le film. Pourquoi cette forme ?
Il ne devait y avoir que ma voix. Puis au fil de l’écriture, du tournage, c’est devenu une évidence, une nécessité. Faire un voyage aussi personnel sans s’exposer, au sens premier du terme, aurait produit un film trop aride, loin de ce que je souhaitais. Pour inviter le spectateur à suivre ces deux voies, deux voix, celle de Thalia et celle de ma mère, à se perdre avec moi, je devais être à l’image. Avec ce film je comprends que malgré la disparition de ma mère, mon lien avec la Grèce existe. Grâce à Thalia j’y trouve ma place. C’est pour moi une réconciliation.